Les charmes du télétravail – Dominique Corlett

Les charmes du télétravail – Dominique Corlett

Depuis que mes fourmis se sont fait la malle à la faveur du déconfinement je m’interroge. Dans le monde d’après, d’aucuns voient dans le télétravail un avenir certain. Il est vrai que pour bon nombre d’entre nous, la possibilité offerte de reconstituer une sorte de bureau bis hyperconnecté à domicile a permis de poursuivre les tâches commencées dans le monde d’avant. Rassurant, certes, oui mais voilà : au sein d’une seule et même entreprise, comment gérer des salariés actifs – mais hors sol – d’un côté et des salariés empêchés de travailler de l’autre ? C’est un peu comme si l’on validait l’idée qu’une partie de l’activité n’était finalement pas si utile. Comment l’interpréter, quelles conclusions en tirer ?

Si je ne remets pas en cause la valeur ajoutée bien réelle des technologies numériques, je ne peux m’empêcher d’être dubitative quant à l’usage en marche forcée de la panoplie des outils proposés. Si le spectacle des « collègues vignettes » en rangs serrés sur mon écran m’a d’abord amusée, j’ai très vite trouvé la chose assez pénible : les déconnexions et reconnexions intempestives, les visages subitement figés voire destructurés façon puzzle, le son en mode on/off, parfois même la sensation que tout cela n’a jamais vraiment existé. Un psychiatre expliquait récemment que le genre humain n’avait pas encore compris comment tirer le meilleur parti de ce monde numérique et que nos avancées technologiques ont en réalité beaucoup d’avance sur nos avancées psychologiques. La période de confinement que nous venons de vivre l’illustre pleinement, nous avons utilisé massivement et aveuglément ces outils sans trop chercher à en mesurer les impacts. Pour quelques convaincus, combien de gens ont vécu l’isolement, la démotivation, le délitement du collectif, voire une perte totale de sens ? Alors avant de glorifier les vertus d’un télétravail généralisé, tâchons d’être attentifs à ce qu’il pourrait détruire.

Je voudrais aussi revenir sur cette injonction, qui, si elle se justifie par la nécessité de combattre l’épidémie, porte en elle une douloureuse contradiction. La distanciation physique, seul horizon possible dans ce monde de l’après ? Et pourtant… Des études scientifiques ont démontré que les contacts physiques avec notre entourage avaient cette capacité étonnante de renforcer le système immunitaire au même titre qu’une bonne alimentation ou une pratique sportive régulière. C’est un fait, nous avons besoin de toucher, de sentir, c’est inscrit dans notre patrimoine génétique. Que dire de cette séquence filmée dans un EHPAD qui met en scène les larmes d’une vieille dame privée du plaisir d’une simple conversation avec sa voisine de chambre ? J’ai souvent décrié le voyeurisme d’un certain type de journalisme, mais il faut reconnaître que les prises de conscience sont parfois à ce prix.

Quant au « simple » citoyen (que l’on convie aux urnes pour un 2nd tour qui s’annonce chaotique) je le trouve bien déstabilisé ces derniers temps. Et il y a de quoi : le voilà qui assiste malgré lui à un défilé ininterrompu de points de vue complémentaires ou parfois contradictoires (il ne manque que Dieu, sans doute déjà déconnecté !). Nul doute que la pandémie appelle de nouveaux comportements et nous oblige à revoir nos schémas habituels, mais veillons à ne pas recréer un monde à deux vitesses qui n’aurait rien appris de ses échecs.

Dominique Corlett

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