Fenêtre avec vue – Dominique Corlett

Fenêtre avec vue – Dominique Corlett

Voilà deux mois que nous sommes confinés, deux mois que le temps s’étire ou s’accélère, c’est selon. Depuis la rive droite où j’ai établi mes quartiers il y a 18 ans, j’ai donc obéi à ce seul mot d’ordre : « restez chez vous ». Je me suis appliquée, la rive gauche n’est plus qu’un lointain souvenir, et puis j’ai observé. Les effets du confinement sont une source d’inspiration inépuisable. Je réserve pour un second billet les pensées un peu tristes qui m’ont envahie tout au long de cette curieuse parenthèse, mais aujourd’hui, J-1 avant notre «libération », je vais m’efforcer de positiver.

J’ai, je l’avoue, un rapport quasi fusionnel (et définitivement idiot) à ma voiture sans laquelle il m’est encore difficile de me déplacer d’un point à un autre de cette ville. L’interdiction nouvelle de franchir le cercle imaginaire d’1 kilomètre autour de mon appartement a été l’occasion fort judicieuse de m’aventurer à pied – une fois n’est pas coutume – dans le dédale des rues avoisinantes. Ce fut une jolie découverte, faite de maisonnettes dépareillées mais charmantes, de petits jardins pittoresques, parfumés et fleuris ; au cours de ces promenades en solitaire, j’ai croisé des sourires, des bonjour de connivence… entre riverains confinés. A l’instar de notre ami Eric, j’ai assisté chaque jour à de mini concertos pour chants d’oiseaux, le printemps était bien là, tout autour de moi tendait à le prouver. Le monde animal semblait à la fête depuis que les humains avaient cédé du terrain : ces valeureuses fourmis grimpées sur la table de mon salon prenaient leur revanche très au sérieux.

J’ai été touchée par les nombreuses initiatives des uns pour améliorer le quotidien des autres, les pages du Télégramme en étaient pleines, donnant à voir ce bel élan de solidarité qui a traversé le territoire de part en part, chacun offrant un peu de soi, de son temps, de son humanité – j’ai été « en même temps » dépitée de voir qu’il aura fallu à certain(e)s toute la violence d’une pandémie pour enfin comprendre la valeur de nos soignants. Pourtant, ils sont à notre chevet depuis toujours, nous écoutant, soulageant nos maux, nous sauvant parfois d’une mort programmée… Le « foutu virus » aura aussi eu le mérite de braquer les projecteurs sur notre recherche médicale, de montrer en quoi elle est vitale et pourquoi il est urgent de lui donner les moyens d’avancer. C’est en pensant à ce peuple de guérisseurs que je vous invite, vous qui lisez ces lignes, à venir rejoindre « le bal des gens masqués », même si avant de fouler la piste de danse, il faudra attendre encore un peu. Porter un masque, c’est comme une marque de respect, une forme d’élégance, c’est dire à l’autre : « tu n’es plus seul puisque je te protège ».

J’ai écouté les analyses, pointé les contradictions et guetté les quelques bonnes nouvelles et puis j’ai ri de bon cœur devant l’incroyable créativité et le sens de l’humour de mes compagnons d’infortune.

Je laisserai le mot de la fin à Boris Cyrulnik, dont les paroles ont si souvent trouvé un écho dans ma vie. Interrogé récemment sur l’après confinement, il répondait :

La bonne solution serait d’attacher de l’importance à « l’être ensemble » et au groupe pour lequel on fait des efforts et on renonce à certaines choses. La solidarité est un précieux facteur de résilience, mais c’est aussi un sacré défi.

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