Brest, hier, demain, toujours – Jean Pierre Hue

Brest, hier, demain, toujours – Jean Pierre Hue

Par une nuit ouateuse d’un noir épais et doux où les chimères vous frôlent et vous parlent à l’oreille, où l’on voyage partout en restant immobile. Attentif cependant à cet instant qui passe, à ne pas le troubler, à bouger doucement.

J’ai fait un songe.

J’étais enseigne de vaisseau auprès de La Pérouse par un piquant matin propice aux confidences ; sur le gaillard d’avant nous scrutons l’océan. Sous nos pieds « la Boussole » oscille doucement déployant sa voilure avec contentement. Partout alentour, l’immensité changeante et fluide d’un océan bleu profond, scintillant de mille feux.

Au loin le port de Brest. La Pérouse souriant, me dit : « Regarde droit devant, cette belle cité, capitale du Ponant, fière et généreuse, sa Penfeld, son château, son jardin dit des explorateurs. Elle construisit maints vaisseaux qui naviguèrent sur tous les océans connus.

De son port, de sa rade, nous allons ouvrir des routes maritimes pour que les hommes partout, de l’Orient au couchant, circulent et commercent librement.

Nous allons découvrir des terres océanes pour le Roi, pour la France, pour les hommes et les femmes, pour qu’ils puissent demain, vivre mieux le présent ».

Je bouge doucement …. La Pérouse, mon ami, je te quitte à présent.

J’étais un enfantjouant à Kérangoff, dans les baraques de Brest, la ville rasée, détruite.

Alentour terre battue, brulée, ruines éparses, maisons calcinées parlent abondamment de ce sinistre moment, de la fureur des hommes où les bombardements stridents et glaçants, anéantirent notre ville.

Dans ces baraques modestes et chaudes, les familles se lovent, enveloppent leurs fratries, les enfants jouent, courent dans les travées, ignorants le passé, tournés vers le présent. Les cris, les rires, égaient cet instant fait de douceur, d’amour, de contentement.

Dans ce paysage torturé et dévasté, l’humanité, la solidarité, la beauté s’épanouissent, gage d’un avenir que l’on pense et que l’on sait fécond.

Demain, l’enfant verra la reconstruction de la ville mais les baraques de Kerangoff, du Bouguen, de Quéliverzan, témoins du passé, seront à jamais gravées dans sa mémoire.

J’étais enfant du Conquet, du beau Pays de Brest, mousse à la pêche sur un chalutier blanc, escorté par des mouettes aux cris aigres et stridents. Le patron, salopette et casquette usées, homme rude et brutal, bloc massif de travail, de force qui, de toute éternité, n’a connu que la mer son goût, son odeur, son lent balancement. Ses mains portent les stigmates des attaques du sel, de l’effort permanent exercé sur les drisses, les aussières, les gréements. Dans ses yeux délavés, la tristesse se lit mais aussi son amour total, sans partage, viscéral pour cette immensité bleutée.

Il se sait condamné. Sans me l’avoir dit, sans un mot, sans un cri, il a mesuré : le pétrole plus cher, le poisson et son prix, le bateau qui vieillit. On lui a bien dit « la ressource se fait rare, le cours qui fléchit, le commerce qui oblige, les banques qui exigent, le monde du libre -échange, de la construction navale qui fléchit », mais il n’a rien compris.

Il regarde à l’horizon un lourd bateau usine qui s’éloigne sans bruit.

Et se dit pourquoi lui ?

J’étais Jonathan le goéland petit oiseau blanc au bec long, pattes jaunes pliées, flottant librement dans l’air avec ravissement. Mes amis, mes parents, m’avaient dit :

« C’est ainsi, le vol ne sert pas au plaisir mais à se nourrir, il ne peut en être autrement »

Pourtant qu’ils sont beaux : l’océan, Brest ma ville, Océanopolis, ses ports, sa rade lorsqu’ils sont vus de haut.

J’ai donc pris le parti de ne pas entendre, de voler tout le jour, jusqu’à l’épuisement. Dessous moi défilent les mers, les continents, les océans, ou les hommes décident de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Amusé je contemple ces certitudes exquises, cette arrogance hautaine à dire le vrai, à dire ce qu’il faut. Le vent qui siffle autour de moi me parle autrement il me dit : « Cherche ce continent, cette ville, ou l’harmonie existe ou les hommes sont grands d’une sagesse conquise sur l’ignorance, l’orgueil, la bêtise et l’entêtement »

Je redouble d’efforts, je le trouverai demain.

J’étais du krill, dans un bassin de l’Ifremer, petite crevette verte, je me souviens des caresses douces et tendres des eaux froides et bleutées de l’océan profond, percées de loin en loin de flèches de lumières. Cheminant sans cesse de l’Arctique à l’Atlantique, du levant au couchant. Nous sommes des millions évoluant de concert pour traquer le plancton. Le chant rauque de la baleine et du grand rorqual blanc accompagne et rythme notre voyage sans fin avant de disparaître dans l’immensité bleutée. Il faut nous méfier de ces grands prédateurs calmars, thons, marlins, espadons, baleines franches qui nous dévorent goulûment même si depuis peu leur chant profond et grave se fait rare, lointain, s’évanouit peu à peu, disparaît.

Nous les regretterons malgré leur appétit vorace mais peut être que demain la sagesse retrouvée des hommes fera qu’ils reviendront…. Espérons….

J’étais un vieil homme gris, aux confins du Ponant assis sur le sable blanc de la plage du Trez- Hir, immobile et vouté, j’attends avec patience, apaisé, le crépuscule de ma vie.

Je repense mon existence, tout est clair à présent.

Je regarde l’océan. Tout en haut la voute étoilée m’enveloppe de son immensité laiteuse.

L’incendie fait rage : le soleil couchant tisse un manteau de pourpre incrusté d’or et d’argent, maquille outrageusement les nuages qui passent, de bleu, d’orange, de violet, de carmin.

Sur la plage de sable humide et rose qui crisse sous les doigts, des enfants jouent, le ressac sourd de l’eau, pouls de l’océan, harmonise leurs cris, chante l’amour du monde.

Ces enfants insouciants et rieurs, dessinent sur le sable l’avenir de l’humanité, ne les décevons pas.

J’étais une bactérie de 2050, minuscule et piquante, flottant librement dans l’air du matin, frais et plaisant, Boulevard Jean Moulin. La Penfeld ouverte, colorée, ceinte de banquettes verdurées, toute bruissante du cliquetis des drisses s’offre aux promeneurs brestois.

Qu’il est loin le temps de l’espace confiné, exclusivement dédié aux grands bateaux gris. C’est en 2022 qu’un certain PO, maire de son état, et l’amiral Préfet maritime déclassèrent l’endroit pour le grand bonheur de tous, en sanctuarisant « en même temps » des espaces qui accueillent aujourd’hui les fonctions régaliennes de l’Etat.

C’est cette même année que la façade de la Mairie, la rue de Siam et la place de la Liberté furent végétalisées pour le bonheur de tous.

Ainsi depuis trente ans, tous les ans, je reviens car l’endroit est plaisant, avec ses façades pimpantes, ses marchés, ses commerces de proximité, ses vélos, son stade de foot dans la cité, ses plages de sable blanc.

Et l’accueil est charmant car au fil du temps les Brestoises et les Brestois se sont habitués à moi. Bien sûr ils multiplient les gestes barrière et les masques et les gants mais avec bonhommie, bienveillance et courtoisie.

Aussi, l’année prochaine je reviens, c’est promis !

Par une nuit ouateuse d’un noir épais et doux où les chimères vous frôlent et vous parlent à l’oreille, où l’on voyage partout en restant immobile. Attentif cependant à cet instant qui passe, à ne pas le troubler, à bouger doucement.

J’ai fait un songe…

Jean Pierre Hue

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